Entretien

 

Des hommes non formatés, un film qui ne l’est pas non plus.

 

Entretien entre Christine Thépénier et Fabienne Yvert (auteur, plasticienne, secrétaire de Garantisanspigeon)

 

Christine Thépénier : Disparaissez les ouvriers ! est un film qu’on a commencé à tourner sans même savoir qu’on allait faire un film…

J’habite dans le quartier où est cette usine et j’ai appris qu’elle fermait en lisant ce que les ouvriers avaient écrit sur les murs pour exprimer leur colère. Nous avons décidé avec Jean-François d’aller les voir, en leur proposant de les filmer parce qu’on était solidaires de leur lutte. Il nous semblait évident, comme eux le dénonçaient, que cette usine ne fermait pas du jour au lendemain parce qu’on avait plus besoin de ce qu’elle produisait, ni par un réel soucis écologique, mais parce que le terrain « idéalement situé au pied du futur parc des calanques » à Marseille est un vrai rêve pour les promoteurs immobiliers…

 

Fabienne Yvert : Disparaissez les ouvriers est un film documentaire, mais ce n’est pas ce qu’on appelle un film militant, c’est avant tout du cinéma… On voit des hommes, beaux dans leur qualité humaine de travailleurs, occuper leur usine, réfléchir, seuls ou ensemble, à ce qui est en jeu dans cette liquidation truquée, à leur condition de travail- leur face aux décisions patronales, politiques et judiciaires. C’est pas seulement un constat, une histoire où on met les ouvriers à la poubelle, où la machine broie l’humain. Parce que ce que nous montre le film, c’est justement ce que l’humain a de plus : l’inquiétude, la colère, l’espoir, l’accent, les tongs ou l’anorak… Et que la caméra les aide en leur «filant un coup de main».

Elle est là avec eux, très près d’eux parfois, elle accompagne plutôt que constater (ce sont les ouvriers qui constatent).

 

Christine Thépénier : Les ouvriers nous ont dit souvent craindre qu’on ne puisse pas les croire, et il a fallu beaucoup de temps pour qu’ils nous parlent autrement qu’aux journalistes par exemple. Mais de la même manière, il nous a fallu beaucoup de temps pour vraiment comprendre la profondeur de leur colère, et ce qui les  faisait « tenir » pour occuper cette usine jour et nuit sans perdre espoir comme ils l’ont fait pendant plus de quatre mois… 

C’est dans ce temps là, parce qu’on avait décidé d’aller avec eux jusqu’au bout, même si souvent il ne se passait rien de très spectaculaire, et quelque soit l’issue de leur lutte, qu’on a vraiment pu travailler avec eux. Nous, leur parlant de ce qu’on faisait, comme eux nous parlaient de leur travail... Cela peut sembler être une idée de mise en scène, une sorte une reconstitution, mais on n’aurait jamais pu imaginer (anticiper) que Monsieur Vu, par exemple, ou bien Mario, allaient refaire les gestes qu’ils avaient dû faire mille fois pour nous expliquer leur travail. Tout simplement car ils retrouvaient leurs outils à la place où ils les avaient laissés en quittant leur poste, sans savoir que c’était la dernière fois qu’ils s’en serviraient…

On n’a jamais demandé aux ouvriers de faire quoi que ce soit pour nous et ils nous ont souvent surpris. Ainsi comment ont-ils pu avoir l’idée
d’aller s’asseoir à califourchon sur un muret pour parler d’une hypothèque
et de discuter de l’avenir de l’industrie au milieu des arbres, nous offrant
ainsi la possibilité de les filmer dans des cadres magnifiques... 

 

Fabienne Yvert : Ce ne sont pas des pantins interchangeables quand bien même ce ne sont pas les seuls ouvriers dans cette situation. Les ouvriers «font corps» avec leur usine ancrée dans un paysage. 

Il est beaucoup question du corps, d’ailleurs, dans les conditions de travail et de sécurité. 

 

Christine Thépénier : Cette usine avec ces installations rongées par l’acide tartrique, cette ambiance noire bleutée offre un « décor » impressionnant, qu’on peut même trouver « beau ». Mais quand on voit les ouvriers se déplacer à l’intérieur des installations, on prend vraiment conscience des risques qu’ils courraient. La violence de ce qu’ils racontent est d’autant plus grande qu’ils l’expriment un peu comme s’ils se réveillaient après un long cauchemar.

On s’est demandé souvent, et on leur a demandé, pourquoi comment, ils avaient pu travailler là, dans de telles conditions, et comment, pourquoi, ils pouvaient encore se battre pour ce travail ? Car cela peut sembler irrationnel, paradoxal, si l’on ne comprend pas ce que la crainte de perdre son travail peut engendrer comme compromission. 

Occupant l’usine, ils disaient non ! Ils refusaient de se résigner, avec la conviction que la justice finirait bien par leur donner raison, qu’elle ne pouvait pas laisser les patrons faire ce qu’ils voulaient en toute impunité. Le film est monté en commençant par la lecture d’un extrait de ce jugement (ils perdent) dont les termes sont contredits par la suite, par ce qu’on a filmé. 

Il y a entre les termes de la justice et la parole de ces hommes un réel grand écart. Alors qu’il est question de « dégradation du climat social » comme étant une des raison de la
liquidation, on voit la dégradation des conditions de travail, et le mépris des patrons à l’égard des ouvriers. 

 

Fabienne Yvert : Que ces mecs en short dans leur usine déglinguée affirment qu’ils croient en leur boulot et en la justice, et en même temps que tout tienne sur un fil, celui qui à la fois coud de fil blanc cette liquidation, celui sur lequel monsieur Vu marche, celui de Martial qui sert à aligner les machines, etc. C’est ça qui nous cloue durablement au fauteuil, et qui fait qu’on repense au film longtemps après... 

Comme on ne peut plus oublier Avec le sang des autres après l’avoir vu, avec les paroles de Corouge sur fond de cars d’usine dans la nuit, qui nous vrillent pour toujours yeux et oreilles. Ça devient précieux par les temps qui courent, des gens non formatés, un film qui ne l’est pas non plus.

 

Christine Thépénier : Je crois que c’est important d’aller voir ce qu’il se passe derrière les murs, pour avoir d’autres clefs pour comprendre le monde que celles que nous imposent les médias. Notre travail de cinéaste c’est d’aller voir, et de transmettre ce qu’on nous a fait découvrir : une réalité.